Amiens et l’art pictural de rue

Graffitis, pochoirs, stickers, mosaïque. Le graff, et maintenant le street art, imposent leurs messages et leurs styles sur les murs d’Amiens. Alors quand la mairie décide de légaliser cette pratique sauvage sur quelques murs de la cité, la parole des artistes est-elle toujours aussi libre?


«Peindre sur des murs légaux, c’est un peu vendre son âme au diable, ça ne veut plus rien dire», ironise Sébastien, que nous rencontrons sous un pont amiénois  où il «graffe» depuis longtemps. À la fin des années 90, ce jeune artiste décide de se faire arrêter volontairement par les forces de l’ordre afin d’entrer en contact avec la mairie De Robien et de tenter l’aventure du street art légal. De là, naît en 1999 l’association d’artistes graffeurs 7ème Sens. «On fait partie des seuls à faire bouger la ville grâce aux couleurs de nos graff’.»

Pour Lucien Fontaine, adjoint au Maire en charge de la jeunesse et de l’éducation populaire, le street art prend en compte toutes les formes d’art pictural réalisées dans la rue ainsi que la danse. Cependant pour les graffeurs, il faut bien différencier graffiti et Street art, art pictural arrivé après le graff ‘. « Ce n’est pas la même démarche : les graffeurs n’ont pas de concept ni forcément de message fort à faire passer. Ils utilisent des bombes de peintures pour s’exprimer. Pour ce qui est du Street art, les artistes créent avec de la mosaïque, des pochoirs, des stickers. Bien souvent, c’est pour faire passer un message, c’est une réaction à quelque chose qui a marqué les street artistes » précise Sébastien.

La création d’une association a permis de régler certains problèmes. «Il s’agissait de pouvoir être réellement écouté, de faire des actions, des ateliers. On a enseigné l’art de peindre à la bombe à des jeunes.» Mais pas tous. «On avait pas de murs à proposer aux jeunes. Sans murs légaux, les graffeurs seront toujours en faute, explique Sébastien. Il nous faut des lieux où nous exprimer!»

Dans les années 2000, la Mairie a légalisé la pratique – uniquement aux associations – sur deux murs de la ville situés sous des ponts, notamment au Parc St Pierre sous le pont de Beauvillé, ainsi que sur les murs de La Briqueterie, rue Lescouvé.

La Mairie soutient la pratique légale

«Le graff’ est un art connu et reconnu ; malheureusement, il n’est pas assez mis en valeur », affirme Lucien Fontaine. La Mairie multiplie les initiatives pour rendre cet art plus accessible: deux nouveaux murs doivent être légalisés pour les graffeurs dans le secteur Nord, à l’automne 2013. En juin, une après-midi sera consacrée à une exposition de graff’ et de créations de Street art réalisées par de jeunes amiénois.

La Mairie subventionne des projets. Depuis l’aventure 7ème sens, d’autres structures ont vu le jour dans la métropole amiénoise: le Sonograph et l’association Samurai. Commandes de fresques (dessin ou peinture à la bombe) et décors pour diverses manifestations et événements apparaissent. Des services sont également proposés aux particuliers pour de la décoration. C’est ainsi qu’au Zénith et à la Maison de la Culture, des graff’ ornent les murs. Pour Sébastien, qui a participé à la fresque à la MCA, «ce n’est plus du graffiti mais de la peinture ».

Ils sont très peu à graffer à Amiens. Certains se demandent pourquoi la ville ne crée pas des «graff park» ou des murs dignes de ce nom pour leurs peintures. «On aimerait peindre tranquillement, sans avoir le soucis d’avoir une amende ou même d’aller en prison», explique un graffeur.

Mur légal, graff’ sans message ?

Néanmoins, la légalisation du graff et du street art pose un problème de fond pour cette pratique n’est dans la clandestinité: la liberté de ton. «Parfois on nous dit de ne pas peindre telle ou telle chose sur un mur légal, mais nous sommes libres, assure Sébastien de l’asso 7ème sens. Si un jour je graff’ quelque chose de politique sur le mur légal de l’association 7ème Sens et que la mairie n’est pas d’accord, je porterai plainte pour censure ».

Pour ces peintures-là, il ne sort plus la nuit avec ses bombes et ne craint pas de se faire arrêter par la Police. Mais la liberté des graffeurs reste d’utiliser la rue comme bon leur semble sans rien demander à personne. La plupart de ces artistes de la nuit continuent à peindre les murs dans l’illégalité.

Les «graffeurs légaux» et «graffeurs illégaux» n’ont pas la même démarche ni la même vision du graff. «Il en faut pour tout le monde», affirme Jérémy, graffeur. Pour l’adjoint au Maire, Lucien Fontaine, le message a de moins en moins de place dans le street art: «Maintenant, le graffiti est un projet artistique.»

La fin du Street art et du graff?

«Cela fait bien longtemps que cet acte de rébellion est devenu purement artistique. On passe à une autre évolution», rassure Lucien Fontaine. Aujourd’hui, le nombre d’expositions de graffeurs explose à New York, Londres ou encore Paris. Ainsi que leur renommée. Comme le hip hop, devenu musique populaire, ou le skate devenu sport de compétition, l’art du graff’ et du street art devient un art comme un autre.

Beaucoup de graffeurs et artistes street art utilisent leur créativité pour vendre des vêtements ou des skates stylisés.

Le Street art surtout se renouvelle. Les pochoirs, mozaïques et autres stickers sont aujourd’hui à la mode, comme le graffiti il y a quelques années. . En témoigne le succès médiatique de l’exposition l’artiste américain Keith Haring au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, visible jusqu’au 28 août prochain. Ils forment un mouvement pictural majeur de notre siècle. L’artiste street art le plus connu du moment est Space Invader, « l’homme qui veut envahir l’espace par son art ».Ses petits Pac-Man en mosaïque décorent des centaines de lieux dans le monde. «Lui continue à faire passer son message. Comme Miss Tic, qui est sur le terrain depuis pas mal de temps déjà. Par contre, on peut croiser des étudiants sortant d’écoles d’art qui s’amusent à poser des stickers et pochoirs sur les murs. Ça fait vivre la ville, mais il n’y a plus de message», soupire Sébastien.

Et de conclure: «Le graffiti illégal était là avant et sera là après les murs légaux, même s’il n’est déjà plus à la mode».

– Cet article est paru dans Le Téléscope d’Amiens.

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4 réflexions sur “Amiens et l’art pictural de rue

  1. Merci de ton « like » sur mon post « Monty Don & the TBG » — et grrrrand merci de ce post sur l’art pictural de rue à Amiens! Le graff, le street art, sont parmi mes sujets favoris quand je fais mes promenades. Y’en a beaucoup ici à Toronto, comme ailleurs, et les memes débats sur le dynamique légal/illégal..

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  2. Grand Grand Débat ! pour moi c’est plus le coté commercial qui gache le tout… mais le street-art n’est pas mort pour autant & heureusement ! & est encore porteur de messages forts ou de messages pour aimer la vie tout simplement !

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    • Effectivement, le côté commercial gâche l’essence-même de l’art urbain ! Certains ont simplement décidé d’en vivre, c’est louable.
      Heureusement que les oeuvres sauvages existent encore, pour la beauté de nos yeux 🙂

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